LES LIVRES DE LA MEDIATHEQUE DEPARTEMENTALE
Du pas joli au Djoliba : un roman-fleuve noir
Maa le Lamentin, génie des eaux est la divinité tutélaire des Bozos. Une alliance immémoriale a été scellée entre eux. Le pacte semble s'être brisé à la suite de la violation d'un interdit.
Sacrifices, libations rien n'y fait. Les calamités s'abattent sur la communauté : les morts du vieux chef et de l'une de ses épouses, des disparitions fatales sur le fleuve Niger connu de ses riverains sous le nom de Djoliba.
Habib Kéita comme tous les enquêteurs du monde saura faire fi des pressions pour que le voile se lève sur la vérité enfouie toujours...provisoirement. Il entendra le conseil des Anciens qui le dissuade de poursuivre. Cela va renforcer sa détermination et le conduire à s'interroger sur le poids de la gérontocratie.
Moussa Konaté, en connaisseur de l'âme africaine délivre un récit dans un style empreint d'humanité, de chaleur. Un soin tout particulier dans le choix des mots, comme pour mieux nous faire basculer au plus près de ses personnages. Moussa Konaté enrichit la francophonie. Vous saurez désormais que Cardanté n'a aucun rapport avec un cardan.
Moussa Konaté se garde de faire le distinguo éculé entre tradition et modernité. En passeur, il établit des ponts. La transmission sous-tend son récit. Le personnage du commissaire est l'image apparemment inversée du monde dans lequel il évolue. Après tout, Habib Kéita puise dans la tradition pour transmettre les arcanes de son boulot à son jeune assistant. Pas d'affirmation péremptoire du gradé à son subordonné. Tout juste des questions parfois existentielles dont la réponse se trouve en soi.
Lignes de fuite, ou les noces de la Solitude et de l'Incompréhension
5 belles nouvelles ciselées à l'épreuve de la relation manquée.
Dans la première Les boîtes de ma femme qui donne son nom à ce recueil Un homme pénètre dans la pièce consacrée à sa femme. Ce lieu déserté par elle pour cause d'internement est un sanctuaire qui se fait linceul.
Chaque boîte-stigmate symbolise tout à la fois le monde secret de sa détentrice, son enfermement psychique. Elle est paradoxalement le miroir tendu au spectateur qu'est l'époux afin qu'il mesure ses propres limites. La nostalgie est convoquée comme témoin à charge de tout manquement à l'amour absolu.
Au fil des nouvelles le medium boîte sera remplacé par un journal.
C'est cette apparente impossibilité pour un couple d'être toujours en phase qui sera déclinée par Eun Hee Kyung dans Ma femme évanescente ou bien encore dans le sublime On n'a jamais pensé à l'imprévu.
L'auteur s'interroge avec la gravité de tout humour : En recherchant l' « anti-solitude »dans la vie commune, un mariage (même arrangé). On s'aperçoit tôt ou tard que c'est le « plus sûr moyen pour vivre seul ». Il n'y a pas d'âge pour la solitude. Il arrive qu'à peine au printemps de son existence, les couleurs du temps se fanent. Que les goûts s'affadissent à moins que ne pointe insidieusement l'amertume.
Derrière la description douce-amère des valeurs traditionnelles coréennes, Eun Hee Kyung réussit avec maestria à faire ressortir l'universalité des sentiments. C'est ce qui pour moi allient de la vie : son sel, son suc et son sucre.
Ça cloche grave. Le bourdon n'est pas loin
Un amour platonique. Entendez par là, connaissance de Platon et de ce qu'il disait de l'Atlantide, vous plongez illico dans ce roman haletant.
Tout commence par le déchiffrage d'une inscription archaïque sur une cloche et qui serait en lien avec le continent disparu. Puis une cymbale avec le même signe distinctif provoque la mort d'une russe.
Pas doute, il y a le feu au lac.
Qui aurait donc intérêt à empêcher de poursuivre l'étude plus loin et pourquoi ? Pourquoi un cardinal engage-t-il des mercenaires pour éviter que l'on ne perce le mythe de la civilisation disparue ?
Suspens garanti. Cavalcade autour du globe assurée. Rencontres surprenantes et inquiétantes. Rien ne manque pour passer un superbe moment.
Un livre qui comblera les insomniaques. Ils ne verront pas se pointer le petit jour.
Bref, le passeport idéal pour un petit voyage en pages noires pour nuits blanches.
Reflets dans un Nil d'or
Vous l'aurez compris d'emblée par le titre, le cœur du récit se trouve au bord du Nil. De la pierre de Rosette à la pierre de Rose, il n'y a qu'un pas qu'a franchi avec enthousiasme, la néo-zélandaise Barbara Ewing.
Rose se morfond en Angleterre. Faisant fi des conventions, elle part pour l'Egypte et prend le chemin de Rosette.
Elle a un objectif. Rien ni personne ne saurait l'en détourner. Circuler seule est périlleux dans cette Egypte secouée par des vagues d'incivisme, où la coexistence entre les communautés est devenue tendue. Francs, Anglais, Italiens sont de moins en moins tolérés. Rose avoue avoir rencontré Bonaparte.
Elle se passionne pour les hiéroglyphes. Et assiste perplexe à la vie que mènent des sujets d'ascendance britannique, qui pour mieux s'affranchir de l'étiquette, n'hésitent pas à dire qu'ils sont intégrés chez les Arabes et que Londres est...si loin.
Rose après sa quête reprend le chemin du pays natal et finira par trouver bonheur et stabilité. Un roman qu'on lâche avec regret.
En avant vers hier, le désarroi de l'élève Andreas
L'exil sonne le tocsin de la langue maternelle. Il devient alors nécessaire de se construire ou se reconstruire. Libéré de toute attache, les expériences ouvrent les bras. Pour Andreas cela passera par le théâtre.
C'est à ce parcours initiatique auquel nous convoque Pressburger. Il a su souligner l'importance de l'idiome dans l'équilibre de l'individu et le traumatisme qu'il inflige au néo locuteur lorsque son apprentissage n'est pas consenti, mais accepté uniquement comme un viatique de survie, d'insertion et pourquoi pas plus tard d'intégration.
Symphonie pour un déglaçage à cœur
Quand Aksel, orphelin tombe amoureux à 19 ans de la mère de sa petite-amie défunte, on peut s'attendre au glauque, au pire.
Sous la plume du Norvégien Ketil Björnstad cela passe comme une fugue. Tant celui qui écrivit La Société des Jeunes Pianistes maîtrise le clavier des sentiments. Par petites touches pudiques, il fait résonner en nous l'écho des douleurs, des tourments, des faiblesses de l'âme.
La musique est présente au fil des pages. Elle est l'héroïne indispensable à la mue de la chrysalide en papillon. Du jeune homme à l'adulte. De l'insouciance à l'exigence. Du vagabondage à la discipline.
Balkanique Paris et mystères d'Isis
Un nord magnétique désoriente avec une intrigante allégresse
Oui, c'est polaire ! Non ce n'est pas polar.
De belles nouvelles avec une écriture lumineuse. Bleue. La fulgurance est reine. L'instant tout juste apparu prend son envol et pourtant laisse déjà durablement son empreinte. Délicate morsure.
Comment ne pas se laisser entraîner avec des titres tels que : J'aimerai drôlement savoir à quoi ressemble ta maman ou Le bouquet de la mariée était plein de pucerons.
J'ai entamé ma lecture par Parce que Tu m'as embrassé ce matin au moment où tu refermais la conscience derrière toi. Loin d'être déçu, je fus séduit par la joliesse des mots, la puissance poétique et la profondeur de ce récit.
Je l'ai laissé reposer et m'y suis à nouveau abreuvé précautionneusement. Ce n'est que beaucoup plus tard que je suis allé grappiller avec bonheur Pendant qu'il te regarde, Tu es la vierge Marie et le reste des délicieuses pièces offertes par Gudrun Eva Minerdóttir.
Fenêtre sur soi, Mur sur l'Autre
Un roman de terroir n'a pas vocation à faire dans la mièvrerie. Henri Vincenot ou Per-Jackez Hélias en ont très longtemps été les hérauts dans le dernier quart du XXème siècle.
La femme empêchée ne réussit pas à restituer les atmosphères. Les dialogues sont peu convaincants. L'intrigue, si elle avait été bien menée, aurait emballé le lecteur. On s'ennuie.
Curieusement, c'est le lecteur qui fait tapisserie, quand l'auteur tente désespérément de le faire entrer dans la danse.
Gènes de plaisir, gênes déplaisantes
En découvrant les pages que nous offre Guadalupe Sanchez Nettel, on ne peut que penser à Horacio Quiroga et ses Contes d'amour, de folie et de mort.
Aller le plus loin dans l'abject, l'inavouable, ne pose apparemment pas grand problème à celle qui donne le ton en précisant qu'elle nous convoque à des histoires embarrassantes.
Sanchez Nettel joue à fond la mise en lumière de la part obscure de tout être.
Elle a le chic pour faire jaillir : sous la laideur, la beauté. Sous la superficialité, la profondeur. Sous le bestial l'Humain. Un lecteur averti en vaut deux.
Quand la Bohème me ravit, une addiction très ville.
Elle n'en finit plus de nous les donner pour toile de fond de ses récits.
Elle récidive avec Entre espoir et nostalgie. Et c'est avec bonne humeur qu'on vagabonde avec elle. Humour en sautoir, elle n'hésite pas à faire dire à l'un de ses personnages qu'en débarquant dans la place, quoi de plus normal que de mener une vie de bohème ?
Il y eut un avant, il y eut un après. La fissure du Mur à fendiller le monde communiste. La chute berlinoise a fait valser le système. Le Danube rouge a viré au beau bleu. Et le blues est entré en scène. Strangers in the night retentit. Entre brume et brouillard un arc surgit reliant hier et déjà demain.
Mais dans l'entre-deux a-t-on vécu ? S'étourdir, est-ce se perdre ? Est-ce au contraire tisser les souvenirs, béquilles de l'hiver de la vie indispensable pour espérer. Toujours.
Ascenseur pour une descente carabinée.
Pas de demi-mesure. In vino, veritas ?
Lorsqu'en verre et contre tous, on s'obstine mais ne s'abstient, tôt ou tard, la tétée est fatale. Être pris à la gorge pour un gorgeon de trop, avouez que cela vire à la prise de tête. Le chemin de la rédemption passe par Les Alcooliques Anonymes.
Cet anonymat délibéré pour se retrouver en pays connu mais surtout pour fuir les ex-connaissances.
C'est le calcul identique que font Matt Scuder, flic de son état et Jack Ellery, locataire « peinard » à plusieurs reprises. Ces deux gaillards se connaissent depuis l'enfance. Leurs trajectoires différentes ont fini par se rejoindre au cours de ces séances de confessions ou de demi-vérités collectives.
Un beau jour, Matt apprend que Jack a été descendu. Il se souvient des jours anciens et remonte la trace de son vieux copain qui a avoué à l'abri du Conclave des repentis de la boutanche quelques petits meurtres.
Matt tentera de démêler le faux du vrai pour arriver à une solution satisfaisante moins enjolivée que ce qu'avait avancé son pote Jack.
Pièces (à conviction) détachées en sous sol majeur
Un gamin enlevé. Son corps retrouvé allégé de reins, foie et cœur. Y a de quoi déclencher un cyclone dans les crânes de la populace de Glasgow et inciter Lou Perleman, flic en congé de maladie à se bouger le popotin. Il le fera d'autant plus franchement que la victime est le rejeton d'une de ses ex.
Et aussi parce qu'il vient de recevoir un petit paquet livré à domicile, soigneusement enveloppé : une main impeccablement sectionnée.
Frappe chirurgicale et petites frappes évoluent dans cet univers glauque ou règne en maître sur la ville, un gourou aux méthodes pas très catholiques, adepte de la détente de revolver.
Petite horreur à servir bien glacée
Qu'un type un peu givré se balade au cœur de l'hiver norvégien en signalant ses forfaits par un bonhomme de neige. Le quidam a les boules, mais il en faut plus pour refroidir ce bon vieux Harry Hole.
Quand enfin, l'enquêteur se rend compte que la comédie dure depuis près de vingt ans et comprend que c'est lors de la première neige que des femmes mariées et mère de famille disparaissent, alors le compte-à-rebours est déclenché. La traque s'accélère. Le prédateur est devenu une proie de premier choix.
A déguster avec une omelette norvégienne et de l'aquavit. Un noir bien amer peut faire l'affaire. Ultimes précautions : au choix chaussettes de nuit / charentaises et bien sûr Elgar, Grieg en sourdine...
Poésie tellurique pour une odyssée vers demain
LyonelTrouillot chantre de l'âme caribéenne nous a concocté une belle partition à quatre voix et réussit la performance de démontrer que le destin prend parfois des chemins détournés. Que l'on soit plus ou moins bien servi, il va falloir un jour payer le tribut au pays natal.
Dans cet îlot où la solidarité part parfois en capilotade, il faut se souvenir d'où l'on vient pour être un homme debout.
La belle rencontre de Charlie, un adolescent pauvre et fugueur va renvoyer Mathurin Saint-Fort un avocat d'affaires plutôt entreprenant à ce qu'il fut : un chien perdu sans collier. Accordant sa protection au jeune homme, il marchera fermement vers ce qui l'a construit : le village.
Son protégé devient son guide vers la connaissance approfondie de lui-même.
L'écriture subjugue, enivre et bouleverse.
L'Humanisme pleure à chaque page. La Beauté est obole. L'Espérance est vigie.
Cinq lettres persanes à se farsir sans vergogne.
Décrire la vie quotidienne dans l'Iran moderne, évoquer les destins croisés de femmes ambitieuses, esseulées, apprenties amoureuses, de toutes les conditions c'est le très joli kaléidoscope qu'offre ce livre.
La nostalgie d'une époque révolue est prégnante. Les mirages tendus aux crédules bouleversent.
La vie de couple est déclinée toujours avec une infinie tendresse. On arrive même à plaindre les jaloux, les mesquins.
L'harmonica retentira longtemps au cœur du lecteur. Le goût âpre des kakis laisse un ...goût de revenez-y. Le Père-Lachaise préfigure le cimetière des désillusions. L'appartement ausculte la meilleure façon d'aimer échanger entre deux amies pour attirer enfin dans ses rets le prince charmant.
Argent argentin, tango flamboyant pour un cramage en règle
Avec en apéritif la complicité de Bertold Brecht à qui l'on doit cette formule : « Il y a pire que braquer une banque : en fonder une». Ricardo Piglia ouvre clairement le bal de son polar...tiré d'un fait divers des années 60.
Un braquage, des malfrats, des sous-officiers démissionnaires qui se mettent à leur compte pour monter un gang avec des salopards expérimentés, une cavale superbement narrée. Des conditions carcérales banalement blafardes. Crues.
Piglia a su donner corps et rendre vie aux protagonistes de l'affaire.
La technique des points de vue multiples est poussée à la perfection. Avec lui noir, c'est authentique. La description d'un échec-et-mat brillant.




